PROGRAMME ULYSSE

« Se former pour construire sa vie en Suisse ! »
Chaque année, 22 migrants commencent leur apprentissage à l’Espace Tourbillon. Ce programme permet à ces jeunes adultes de « trouver leur place dans la société ». La majorité des apprentis opte pour une formation menant à l’obtention d’un AFP.
Qui ne connaît pas l’histoire d’Ulysse ? Roi d’Ithaque et héros de la guerre de Troie, il est l’un des personnages les plus célèbres de la mythologie grecque. Connu pour sa sagesse et son intelligence, il est à l’origine du stratagème du cheval de Troie qui entraîna la chute de la ville, assiégée depuis dix ans, et la fin de la guerre. C’est surtout son long voyage vers Ithaque – près de 10 ans ! – avec son lot d’épreuves et de rencontres avec des créatures mythologiques qui en fit un symbole de courage, de persévérance et de résilience. Ulysse incarne la force de l’esprit humain face à l’adversité. Aujourd’hui encore, ses aventures inspirent des projets artistiques. Christopher Nolan vient d’ailleurs de terminer le tournage d’un film sur L’Odyssée, avec Matt Damon dans le rôle principal…
Que représente Ulysse pour des migrants ? En ont-ils seulement entendu parler ? Partage-t-il des similitudes avec eux ? Cet homme ne fuyait pas un pays en guerre ou une situation d’extrême pauvreté. Il cherchait simplement à retrouver son royaume et sa famille : Pénélope, son épouse, et Télémaque, son fils. Mais, comme le dit l’expression, l’important n’est pas la destination, mais le voyage ! Comme Ulysse, les migrants ont lutté. Contre le découragement. Contre la douleur. Ils ont parfois défié la mort. Ils ont eu froid et faim. Ils ont aussi dû affronter la cruauté humaine, celle des passeurs et, parfois, des autorités. Mais, comme Ulysse, ils ont fait preuve de courage, d’abnégation et d’endurance pour atteindre leur objectif et s’offrir l’opportunité d’une vie meilleure.
Choisir le nom d’Ulysse pour un programme d’intégration professionnelle par la formation à destination de jeunes migrants, âgés de 18 à 25 ans, présentant des troubles de l’apprentissage, n’est pas anodin. Cela montre qu’on respecte leur parcours, chaotique, de requérant d’asile, qu’on applaudit leur détermination et leur témérité. Mais on leur dit également que le voyage n’est pas totalement terminé, que le chemin vers la liberté, en Suisse, passe par la formation et l’emploi. « Un requérant d’asile qui obtient une certification et se projette sur le marché du travail est une personne qui trouve sa place dans la société », explique Alain Bolle, directeur du Centre social protestant (CSP). « L’emploi l’amène à l’autonomie : il cesse d’être dépendant de l’aide sociale, il gagne son propre revenu et trouve son logement. »

Le soutien d’une fondation privée
L’idée de ce programme est née en 2019 dans le bureau d’Ivan Haro, directeur de la Fondation PRO Genève. Son objectif ? Proposer des stages à des jeunes élèves, issus de la migration, sélectionnés au sein de la filière ACCES II. Au bout d’un an, il s’aperçoit pourtant que ces stages n’ont pas un impact significatif pour l’employabilité de ces migrants, qu’il faut aller plus loin dans le concept. « À Genève, sans formation certifiante, il est difficile d’obtenir un emploi », observe-t-il. Il imagine alors un cursus de formation sur mesure pour ces jeunes adultes, calqué sur le modèle de formation professionnelle financé par l’AI et porté par plusieurs institutions de l’Espace Tourbillon, à Plan-les-Ouates : 022 Familles, Clair Bois, CSP, Genèveroule et PRO. « Comme nous n’avions pas trouvé d’écho auprès de l’État, nous nous sommes adressés à une fondation privée pour financer ce projet pilote. Elle a accédé à notre demande à une condition : que les pouvoirs publics reprennent la main après les trois ans de test ! »
Confié à Elisa Perry, responsable du Pôle migration chez PRO, le projet est ambitieux. Parce qu’il concerne plusieurs interlocuteurs différents – du Département de l’instruction publique (DIP) à l’Hospice général, en passant par le Bureau de l’intégration et de la citoyenneté (BIC) ou l’Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue (OFPC). « Ces trois années ont été plus que nécessaires pour construire et consolider les bases », explique la jeune femme, détentrice d’un master en migration internationale. « Plus que le programme en lui-même, c’est l’accompagnement de situations personnelles souvent complexes, qui a mobilisé notre attention. C’était l’un des plus gros défis ! »
« Ensemble, nous sommes plus forts ! »
Difficultés financières, problèmes de permis, regroupement familial, cours de langues… Chaque jour apporte son lot de démarches administratives à gérer. « Si ces problématiques sont trop présentes, la formation ne peut plus être leur priorité, induisant un risque de décrochage. » Pour Elisa Perry, l’enjeu est là : les convaincre que ce programme est la meilleure solution pour leur avenir. « Quand ils arrivent en Europe, leur but est de travailler tout de suite. Quand on leur parle de formation, ils n’en saisissent pas la nécessité. En revanche, une fois qu’ils ont compris, leur évolution est fulgurante, notamment en termes d’intégration sociale, de confiance en soi et de compétences professionnelles. On doit les amener à prendre conscience de cette réalité : pour construire leur vie à Genève, ils doivent passer par plusieurs étapes et la formation est l’une d’entre elles ! »
« POUR CONSTRUIRE LEUR VIE A GENEVE, ILS DOIVENT PASSER PAR PLUSIEURS ETAPES ET LA FORMATION EST L’UNE D’ENTRE ELLES ! »
Autour des migrants, c’est alors un large réseau d’experts socio-professionnels qui œuvrent pour leur réussite : formateurs, psychologues du travail, conseillers en formation, job coaches, assistants sociaux, enseignants, spécialistes de la migration, éducateurs…
Cette chaîne de compétences, impressionnante par sa mixité, montre l’implication de chaque institution dans ce projet. « Nous devons interagir avec toutes les organisations impliquées dans la vie de ces jeunes pour qu’ils se sentent le plus en confiance possible et pour qu’ils puissent se concentrer sur leur formation », souligne Ivan Haro. Avant d’admettre que le développement et la concrétisation de ce programme donne tout son sens à l’existence de l’Espace Tourbillon : réunir plusieurs institutions sociales sur un seul site, dans la zone industrielle de Plan-les-Ouates, permet des synergies et favorise les pistes de réflexion. « Ce projet a pu voir le jour, parce que Tourbillon existe ! »
Alain Bolle partage cet avis, lui qui, depuis son arrivée à la tête du CSP, « lutte contre les silos ». « Par le passé, chaque institution travaillait dans son coin : on gardait sa bonne idée pour soi, on recherchait des fonds de son côté… » En 2012, dans le but d’insuffler une culture différente, il lance le Collectif d’associations pour l’action sociale (CAPAS) qui réunissait alors une vingtaine d’associations. « Aujourd’hui, nous sommes cinquante-cinq. L’un des maîtres-mots dans notre activité, c’est ensemble, nous sommes plus forts ! » Par sa complexité, par son importance, le programme Ulysse a permis d’affiner les processus, de trouver des solutions, d’aligner les objectifs. « Travailler ensemble est une aventure », précise Ivan Haro. « Cela requiert du temps, de l’énergie et des ressources. Les difficultés ne sont jamais insurmontables. »

Un impact sur la vie des migrants
Le premier bilan – après trois ans d’expérimentation sous la supervision d’une société spécialisée dans les politiques publiques, Interface, à Berne – lui donne raison. « Nous ne nous attendions pas à de si bons résultats », s’exclame Elisa Perry. « Sur les vingt apprentis, nous avons eu une majorité d’AFP (11). Trois d’entre eux ont même choisi de poursuivre leur formation pour obtenir leur CFC. C’est une grande victoire, quand on connaît leur parcours de vie et les difficultés qu’ils ont rencontrées ! » Directeur du CSP, Alain Bolle savoure aussi ce succès. « Certaines personnes estimaient que ces jeunes migrants étaient tellement éloignés des critères pour entrer en formation qu’ils n’y arriveraient jamais. Et, s’il y a bien une chose qu’il ne faut jamais me dire, c’est que c’est impossible ! Je pars du principe que chacun a des compétences : parfois, elles sont enterrées si loin qu’on a oublié d’aller les chercher. Avec ce programme, nous participons à la restauration de ces compétences. »
Le programme Ulysse a surtout un impact sur la vie quotidienne de ces jeunes adultes. S’ils ont tous pris conscience de l’importance de la formation, ils ont eu la chance de changer de statut auprès de l’OCPM, passant d’un permis provisoire à un permis B. « Ils ont pu quitter le territoire suisse pour rendre visite à leur famille, qu’ils n’avaient pas vue, pour certains, depuis une dizaine d’années », précise Elisa Perry. « Ils se sentent plus libres de leurs mouvements. » Pour Pauline Cressier, directrice de 022 Familles, ce programme leur a aussi permis de « s’intégrer dans un groupe ». « Beaucoup de personnes se définissent par leur travail, par ce qu’ils font dans la vie. De ce point de vue-là, cette intégration est très réussie », dit-elle, faisant remarquer que certains ont appris le français en un temps record. « Vous pouvez leur payer tous les cours possibles, si la langue n’est pas utilisée ou contextualisée dans un environnement, ça ne sert à rien. Avec Ulysse, ils ont pu pratiquer le français quotidiennement et, en un an, atteindre un niveau inattendu. »
Nouveaux acteurs, nouvelle organisation
Aujourd’hui, Ulysse est entré dans sa phase concrète. Comme prévu, la fondation privée s’est retirée du projet et c’est l’État de Genève, par l’entremise de l’Hospice général, qui se charge de son financement à hauteur de 80 %. Les 20 % restant sont pris en charge par le BIC. Établie depuis la rentrée 2024-2025, cette nouvelle situation a modifié les rapports au sein de la structure. À nouveaux acteurs, nouvelle organisation ! PRO – qui pilote la majorité des places d’apprentissage (15) – se charge de la coordination du programme à 100 %. Une commission d’admission – dans laquelle siègent l’Hospice général, ACCES II, PRO et l’OFPC – a été mise en place pour sélectionner les candidats. Bilans détaillés et reporting financier sont plus réguliers. Pour la rentrée 2025-2026, 022 Familles – qui était responsable jusque-là de la gestion budgétaire et administrative – a rejoint les rangs des entreprises formatrices, en accueillant sa première apprentie en formation pratique dans son restaurant d’application, Un air de famille.
« Nous formons beaucoup de personnes – des migrants, des jeunes en décrochage scolaire, des chômeurs de longue durée – dans la restauration, mais aussi la garde d’enfants », explique Pauline Cressier. « C’est quelque chose que nous savons faire, nous avons une équipe encadrante pour cette mission. L’intérêt, c’est de voir comment accompagner un apprenti avec un programme que nous n’avons pas l’habitude de suivre, en bénéficiant de l’expertise et de l’expérience des collègues. » Elle souligne surtout la richesse d’Ulysse pour chaque personne impliquée : « Ce programme amène une autre vision des métiers. Travailler avec des personnes d’horizons multiples, avec des expériences de vie et des origines différentes, vous ouvre l’esprit. »

La question complexe de la gouvernance
Cette phase de transition est capitale pour l’avenir du programme Ulysse. Elle pose notamment la question de la gouvernance – « la plus complexe et la plus sensible », selon Alain Bolle. « Nous avons monté ce projet ensemble, mais, aujourd’hui, PRO pourrait le faire sans nous », analyse le directeur du CSP. « L’une des clés du succès, c’est avoir une gouvernance claire ! Comment prendre les décisions ? Comment les acteurs concernés se coordonnent ? Comment s’y prendre pour que les institutions qui ont moins d’apprentis trouvent leur place, au même titre que PRO ? C’est un volet sur lequel on a encore une marge de progression. » Pauline Cressier ne dit pas le contraire : « On ne doit pas perdre ce qui a fait la richesse de ce projet et ce que nous avons mis en place dans la phase de pilotage : les espaces de discussions et d’échanges, la collaboration, le partage d’idées et d’expériences… »
L’autre question qui occupe les esprits, c’est la coordination entre les différentes institutions et l’Hospice général. Ce service de l’État est un gros paquebot et Ulysse n’est pas le seul programme qu’il pilote et finance. La crainte principale ? Que son coût fasse tousser, à terme, quelques personnes dans les hautes sphères de la République. « L’insertion personnelle dans le monde du travail n’a pas de prix », martèle Alain Bolle. « Il n’est pas question de brader le travail effectué sous prétexte que ce programme est considéré comme onéreux aux yeux de certains. » Selon lui, la plus-value à injecter des ressources humaines dans des activités déjà menées par l’Hospice général, notamment dans l’accompagnement socio-professionnel, est énorme. « Il n’y a aucune comparaison entre un travailleur social qui a 70 à 80 dossiers à traiter au quotidien et nous qui sommes sur le terrain et côtoyons ces jeunes, jour après jour. Nos capacités de réponses sont autrement plus rapides et adaptées à leurs besoins. Ce n’est pas une critique, juste un constat objectif ! »
Malgré ses cinq ans d’existence, le programme Ulysse est encore jeune et… perfectible. Au gré des expériences et des problématiques à gérer, il y aura forcément des réglages à faire et des solutions à trouver. Avec tous les acteurs impliqués. « Rien n’a été facile jusque-là, mais ça s’est fait », conclut Ivan Haro. « Ce programme amène de la valeur et a de l’impact. Des difficultés, on en rencontre tous les jours. Mais, ce qui est remarquable dans ce programme, c’est que toutes les parties prenantes sont alignées sur le même objectif : permettre à ces jeunes de vivre décemment de leur travail, d’être autonomes et responsables, et de devenir des citoyens à part entière qui contribuent à l’essor économique du canton. »
« FRANCHEMENT, LES ENTREPRISES ET LES INSTITUTIONS NE S’ATTENDAIENT PAS À DE SI BONS RÉSULTATS »
POUR EN SAVOIR PLUS
Qui est concerné ?
Ce sont des jeunes migrants, âgés entre 18 et 25 ans, qui présentent des troubles de l’apprentissage, identifiés dans le cadre de leur parcours à ACCES II, ainsi que des traumatismes liés à leur parcours migratoire, analphabètes ou faiblement scolarisés avant leur arrivée en Suisse.
Combien d’apprentis ?
Vingt-deux apprentis profitent du programme Ulysse au sein des cinq entreprises formatrices : PRO (15), CSP (2), Genèveroule (2), Clair Bois (2) et 022 Familles (1). Chaque année, ce sont donc 6-8 jeunes migrants qui commencent leur apprentissage et 6-8 qui sortent avec un diplôme.
Comment ça marche ?
Sélectionnés par une commission d’admission, formée par l’Hospice générale, PRO, l’OFPC et ACCES II, les apprentis suivent une première année de formation pratique (FPra) au sein des entreprises. Au terme de ces douze mois, on leur propose, selon leur potentiel, de s’investir dans l’obtention d’une Attestation fédérale de formation professionnelle (AFP) pendant une durée de deux ans. Dans le cas contraire, ils poursuivent leur FPra durant un an afin d’obtenir une attestation confirmant leur participation à cette formation et les compétences acquises. À la fin de leur cursus de formation, les apprentis bénéficient de six mois de job coaching pour les aider à trouver un contrat de travail sur le premier marché de l’emploi.
La formation duale, c’est quoi ?
Quel que soit le parcours choisi, l’apprenti passe quatre jours dans son entreprise sociale et un jour en cours.

SHAHAD SHAMAA
Originaire de Syrie, elle vit avec sa famille à Genève et suit une formation pratique d’employée de bureau à la Fondation Clair Bois.
« J’aurais souhaité suivre une formation d’éducatrice socio-éducative pour les enfants, mais je ne parlais pas assez bien le français et il était difficile de trouver une place… Après cette formation pratique, si Dieu le veut, j’espère passer mon CFC d’employée de commerce pour devenir comptable, parce que j’adore les mathématiques. »

ALGASSIMOU DIALLO
Originaire de Conakry, en Guinée, il a terminé sa formation AFP d’employé de commerce chez
Genèveroule.
« J’ai quitté mon pays pour des raisons de santé. Je suis drépanocytaire SS1 et je souffrais énormément, parce que je ne trouvais pas de médicaments. La Suisse m’a offert l’accès aux soins gratuits, l’accès aux médicaments… Je fais des échanges érythrocytaires régulièrement pour arrêter les crises. Au lieu d’être souvent malade ou hospitalisé, je change mon sang avant et je peux ainsi continuer de travailler normalement. »