Innover

En Tendem avec le Cycle des Voirets

Comment amener une personne vivant avec un handicap à exprimer ses droits fondamentaux de citoyen? Comment lui permettre de contourner les difficultés liées à sa déficience intellectuelle pour révéler ses potentialités? Depuis sa création, la Fondation Ensemble tente de répondre à cette double question, en créant un environnement – architectural, structurel, temporel et humain – propice à l’épanouissement de ses bénéficiaires. «Ces droits ne sont pas une fin en soi», explique Jérôme Laederach, directeur général de l’institution. «Ils sont notre phare, celui qui guide notre navire… Pour arriver à destination, ce bateau doit considérer des paramètres aussi différents que le vent, les marées, la météo ou l’équipage. À nous de décliner ceci avec les réalités de chacun, afin qu’il puisse participer à ce voyage vers l’expression de ses droits!»

Si elle fête ses 40 ans d’existence en 2026, la Fondation Ensemble tire ses origines d’un collectif de parents qui, en 1967, décidèrent de bousculer les convenances pour faciliter l’intégration de leurs enfants handicapés dans la société. «À l’époque, une personne avec une déficience intellectuelle n’était pas considérée comme aujourd’hui», précise le psychologue. «On ne parlait pas encore d’inclusion ou de partenariat. On la logeait dans un environnement externe à la ville et on ne la jugeait pas apte à faire des choix.» Ces parents ont donc uni leur énergie pour changer les mentalités. «Je saluerai toujours leur courage à vouloir porter un regard différent sur la réalité de leurs enfants et les faire reconnaître comme des personnes à part entière.» Construite sur ces valeurs exemplaires, l’institution poursuit le même objectif et, si les défis restent les mêmes, ils s’inscrivent dans une société plus tolérante, certes, mais aussi plus complexe.

Une coopérative à Chêne-Bougeries

«Prenez l’exemple des droits civiques!», indique Jérôme Laederach. «À Genève, depuis que 77% de la population ont accepté une modification de la Constitution, en 2020, une personne a le droit de se prononcer lors de votations, même si elle est en incapacité de discernement. Ce qui signifie que tous les adultes au bénéfice de nos prestations reçoivent leur bulletin de vote. Mais cela pose des questions… Est-ce cette personne qui donnera vraiment son avis? Ne sera-t-elle pas influencée par l’un de ses parents ou un éducateur? Comprendra-t-elle seulement l’objet de la votation?» Pour la Fondation Ensemble, il est apparu fondamental d’aménager un environnement adéquat afin que ce bulletin de vote soit assimilé et que chaque personne handicapée puisse affirmer son choix du mieux possible. «Nous travaillons sur le langage facile (FALC) et nous organisons des ateliers pour que chacun puisse s’exprimer et interroger.»

Cette quête d’intégration, permanente, encourage la fondation à explorer souvent des pistes singulières, voire innovantes. Que dire ainsi de la résidence Les Sureaux, à Chêne-Bougeries ? Ce projet est né d’un constat : la vétusté avérée de Claire Fontaine, bâtie en 1967, qui proposait un lieu de vie à des adultes avec un handicap. Une rencontre s’est révélée déterminante : Éric Rossiaud, fondateur de la CODHA, l’une des plus grandes coopératives sur le canton de Genève. Avec Jérôme Laederach, il décide de construire un immeuble qui réunira sous le même toit coopérateurs et bénéficiaires de la Fondation Ensemble. Les habitants y ont emménagé en 2021. L’institution dispose de trois appartements, accueillants chacun quatre adultes en colocation. Une équipe d’éducateurs les accompagne au quotidien. Des ateliers d’activités ont été aménagés dans la maison historique – dont celui dédié à l’association Youth for Soap, qui recycle les savons des hôtels pour les redistribuer aux personnes démunies ou aux sans-abris.

La suite de l’école primaire

Aux yeux de Jérôme Laederach, Les Sureaux incarnent parfaitement ces valeurs fondamentales, celles pour lesquelles ces parents se sont battus dès la fin des années 60, mais dans les règles de la société d’aujourd’hui. «On ne peut pas attendre que chacun comprenne ce qu’on leur raconte sur la vie de ces personnes handicapées», analyse-t-il. «Nous devons nous adapter au regard et aux connaissances de l’autre. À nous d’avoir l’humilité nécessaire pour faciliter ces échanges et générer de l’innovation, à plusieurs experts du champ social, pour contribuer à ce vivre ensemble!» Le partenariat avec la Coop – qui permet à des prestataires de la fondation de travailler dans les rayons des supermarchés à Onex et Vernier – participe du même élan.

Depuis vingt ans, l’institution a également la chance d’être intégrée à l’école publique – grâce aux classes intégrées (CLI). «L’école inclusive ne peut fonctionner que si tous les acteurs, au sein de cette école, travaillent ensemble avec le plus de liberté et d’agilité possible pour tester et faire différemment», fait remarquer le directeur. Mais, ce qui manquait dans le puzzle de la Fondation Ensemble, c’est le cycle d’orientation ! Là encore, une rencontre, avec le directeur du CO des Voirets, Paolo Cattani, ainsi que des échanges constructifs avec Prunella Carrard, secrétaire générale adjointe au DIP, ont permis de concrétiser ce projet dès la rentrée 2025-2026. Une sorte de «fusée à deux têtes» qui, d’un côté, offre une prolongation à tout ce qui est mis en œuvre à l’école primaire et, de l’autre, permet d’accompagner l’adolescent «dans la préparation de ce qui sera plus tard quelque chose au plus proche d’un travail ou d’une expression culturelle et artistique».

Avec des jeunes en décrochage

«Tous ces jeunes, sous notre responsabilité, n’ont pas un parcours ordinaire et, lorsqu’ils sortiront du cycle, ils resteront dans un parcours extraordinaire. La rupture peut être très violente. On sait que 18 ans moins un jour et 18 ans plus un jour, ce sont deux mondes différents: en un jour, vous changez de planète. Et le handicap ne doit pas être ça!» Mais, aux Voirets, il y a une autre réalité – celle des jeunes en décrochage, qui ne se présentent plus aux cours. La question s’est alors posée : et si on rassemblait tous ces adolescents ? Et si on construisait des histoires entre ces deux populations ? «Espace Tourbillon nous donne cette capacité d’inventer», souligne Jérôme Laederach. «Le fait d’être à proximité d’autres institutions sociales nous a encouragés à aller frapper aux portes. Nous avons organisé un atelier d’échanges et quatre entreprises ont déjà accepté de participer à cette aventure qui se lance, là, maintenant!»

Aujourd’hui, le directeur entend laisser vivre ce modèle, différent en tous points, et, ensuite, évaluer son impact sur le terrain : qu’apporte réellement cette expérience ? Mais, déjà, il se félicite de l’enthousiasme et du plaisir que ce projet, baptisé désormais Tendem, éveille chez les jeunes, mais aussi dans les familles et dans le corps enseignant. «On met souvent en avant les prestations dans notre stratégie», ajoute Jérôme Laederach. «Elle reste prioritaire, certes, mais ce qu’on sous-estime, c’est l’environnement de travail. Si vous n’avez pas un bon environnement, la prestation ne sera pas à la hauteur!» Aux Voirets, toutes les conditions semblent réunies pour que la «fusée» atteigne son altitude de croisière. Des ateliers communs se construisent. Une collaboration se dessine avec Partage dans le secteur du recyclage. Des professeurs appellent spontanément pour créer des projets avec les élèves de la Fondation Ensemble. L’ambition, elle, reste la même : faire en sorte qu’ensemble, les personnes se découvrent, se comprennent, pour que la différence ne soit plus un sujet.


FIDES

Quatre institutions se joignent au projet

Depuis la rentrée 2024-2025, la Fondation Ensemble profite de classes intégrées au Cycle d’orientation des Voirets. Quand le projet de tisser des liens entre ses bénéficiaires et des adolescents en décrochage est arrivé sur la table, Jérôme Laederach et Paolo Cattani ont logiquement sollicité le soutien de FIDES. L’objectif ? Organiser un premier atelier avec les autres institutions d’Espace Tourbillon pour mesurer leur intérêt à accueillir des activités avec ces binômes au sein même de leurs structures.

«Quatre entreprises sociales se sont très vite jointes au projet: Genèveroule, Partage, PRO et le Centre Social Protestant», précise Luana Generoso, coordinatrice de projets innovants chez FIDES. Lors d’un deuxième atelier, cette fois avec les professeurs des Voirets, l’échange a permis de définir le type d’activité à concevoir. «Nous nous sommes plutôt dirigés vers des journées ponctuelles, qui prennent moins de temps à mettre en place…»

Désormais, le projet Tendem, passé entre les mains de Nadia Ourrad, est en voie de concrétisation : si toutes les planètes sont
alignées, il devrait voir le jour avant la fin de l’hiver pour une phase de test.


BIO

1958
Début des activités de l’Association genevoise de parents et d’amis de personnes mentalement handicapées (APMH), aujourd’hui Insieme Genève.

1967
Construction de Claire Fontaine à Chêne-Bougeries.

1972
Ouverture de l’école La Petite Arche.

1986
Création de la Fondation Ensemble.

2021
Inauguration de la résidence Les Sureaux à Chêne-Bougeries.

2022
Déménagement à l’Espace Tourbillon.