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FUTUR EN TOUS GENRES

« Ton métier, il est féminin ou masculin ? »

Les métiers ont-ils un genre ? Comme le bleu est réservé aux garçons et le rose, aux filles ? Dans un contexte de recherche de mixité et de diversité dans les entreprises, la question n’est pas anodine. Depuis des lustres, on a associé certaines professions à un genre : sage-femme et fleuriste sont, par essence, conjugués au féminin, quand le masculin s’accorde invariablement avec grutier ou ingénieur. À voir les médias s’enthousiasmer à chaque fois qu’ils dénichent une femme aux commandes d’un poids lourd ou un homme dans une agence RP, on se dit que les mentalités évoluent lentement…

L’Office fédéral de la statistique se montre pourtant plus optimiste : au cours des 25 dernières années, le choix des études et de la profession en fonction de l’appartenance sexuelle s’est assoupli. Les femmes choisissent plus souvent que par le passé des études dans lesquelles les hommes étaient autrefois nettement surreprésentés. Ainsi, dans les domaines de l’ingénierie, des industries de transformation et construction, elles représentent désormais un tiers des inscriptions (34 % en 2024 contre 23 % en 2000). Cette tendance est moins marquée chez les hommes, même si leur part a légèrement augmenté dans le secteur de la santé et de la protection sociale (15 % en 2023 contre 6 % en 2000).

Comment changer les mentalités ? Comment inciter filles et garçons à s’intéresser à des professions qui ne sont pas considérées comme « adaptées » à leur genre ? Depuis sa création en 2001, la journée « Futur en tous genres » propose aux élèves du Cycle d’orientation, âgés de 12-13 ans, de découvrir, sur le principe de la participation croisée, des métiers dans lesquels leur genre est statistiquement sous-représenté. L’objectif ? Déconstruire les stéréotypes, favoriser une meilleure mixité et promouvoir la relève. À travers des ateliers thématiques, ils ont ainsi tout loisir de s’immerger dans un univers professionnel dont ils n’auraient jamais imaginé l’existence…

Quatre institutions engagées

Pour la première fois, Espace Tourbillon a ouvert ses portes à ces jeunes élèves. Toujours dans une optique de mutualisation encouragée par FIDES, quatre institutions ont accepté de participer à la journée « Futur en tous genres » : la Croix-Rouge genevoise, la Fondation Partage, la Fondation Modus et la Blanchisserie Tourbillon. «Notre but est de donner envie à ces jeunes de faire nos métiers», s’enthousiasme Jean-Philippe Beaufrère, directeur de la blanchisserie. «Statistiquement, ils ont peu de chances de venir travailler chez nous. Mais, si cette journée permet qu’ils en parlent autour d’eux ou que leur esprit s’ouvre un tant soit peu sur ces professions qui leur paraissent, de prime abord, moins séduisantes que l’IT ou l’IA, on aura rempli notre mission pour la société.»

Du côté de Partage, Raquel Powell, responsable RH, est déterminée à faire découvrir le métier de logisticien aux six adolescentes qui se sont présentées à la porte de la fondation à 9 heures tapantes. «Depuis que je travaille ici, je n’ai jamais réussi à engager une seule femme dans ce secteur», regrette-t-elle. La raison ? Le port quotidien de charges est dissuasif – malgré la robotisation de la profession. Partage s’engage également en faveur de la réinsertion professionnelle à travers les emplois de solidarité. Or, dans cette activité, il y a très peu de femmes représentées… Mais Raquel ne baisse pas les bras : elle prend l’exemple des Transports Publics Genevois (TPG) qui ont réussi à féminiser leur staff de conducteurs grâce à une campagne de promotion dynamique. «Pour les jobs d’été, je n’avais que des étudiantes et cela s’est super bien passé», précise-t-elle. Avant de partager sa première victoire : fin novembre, elle a accueilli sa première stagiaire !

Le succès des pommes séchées

Pour Partage, la logistique est, en tout cas, un secteur vital – comme l’a observé notre petit groupe d’élèves au cours de la visite menée dans les étages par Julien Rigoulet, chargé de recherche de fonds. Récoltés sur les 70 commerces du canton, les produits alimentaires invendus sont acheminés par camion jusqu’à Plan-les-Ouates, où ils seront triés, pesés, puis conservés. «Saviez-vous que la Suisse produit 2,8 millions de tonnes de pertes alimentaires?», interroge le guide. Fruits, légumes, boîtes de conserve, produits d’hygiène… Il s’agit alors de gérer ce stock et de préparer les commandes pour les différentes associations partenaires. «En règle générale, nos collaborateurs commencent tôt, à 7 heures, et finissent tôt, autour de 15h30», ajoute Julien. L’argument tombe à plat : à noter les quelques bâillements qui parcourent l’assistance, personne n’a visiblement d’affinité avec son réveil !

L’ambiance est plus alerte, lorsque le groupe arrive dans les ateliers de valorisation. Partage lutte aussi contre le gaspillage alimentaire, en transformant des denrées périssables (pain, café, fruits, légumes). Fabrication de soupes ou de compotes, torréfaction de café vert, production de cookies ou de cakes, déshydratation de fruits… Ces produits seront ensuite distribués aux associations partenaires, voire dans la rue, lors des maraudes, au profit des personnes en difficulté. Le plat de pommes séchées passe de main en main pour la dégustation, tandis que Julien Rigoulet explique les différents métiers concernés par ces activités. Une jeune femme vient d’ailleurs de commencer un apprentissage AFP de praticienne en denrées alimentaires. «Cette journée nous permet de présenter aussi tout ce que fait la fondation», précise Julien Rigoulet. «Nous engageons aussi bien des chauffeurs-livreurs que des cuisiniers…»

Une heure d’atelier « cabas »

Mais, pour les six adolescentes, encadrées par trois apprentis d’Espace Entreprise, chargés de la coordination de l’événement, il est temps de retrousser les manches et de mettre la main à la pâte. Elles sont attendues au deuxième étage par Rachid Jelassi, responsable logistique, pour un atelier un peu particulier : elles doivent remplir les cabas à destination des associations, comme Solidarité Pâquis ou le Centre islamique de Genève, qui distribuent des denrées alimentaires aux familles dans le besoin : plus de 4500 cabas sortent chaque semaine de la Fondation Partage. «On essaie toujours d’avoir deux à trois semaines d’avance sur les commandes», nous indique Carlos, chargé de ranger les sacs sur les palettes.

«L’objectif, c’est de préparer 600 cabas en une heure», lance Rachid, tout sourire. Les règles sont simples : munie d’un caddie, chaque personne doit remplir deux sacs par voyage selon la liste de courses affichée dans le dépôt. Ce jour-là, il faut y glisser un litre de lait, deux boîtes de sardines et de thon, une bouteille d’huile, un paquet de pâtes et de muesli, ainsi qu’une conserve de pois chiches… Pendant soixante minutes, les neuf « bénévoles » enchaînent les allers-retours sur un rythme régulier. À la fin de l’atelier, ils auront fait la moitié du chemin : un peu plus de 300 cabas ! Directrice de la fondation depuis le 1er juin, à la suite du départ à la retraite de Marc Nobs, Maud Bonnet vient ponctuer la visite par un mot de remerciement, précisant que Partage propose régulièrement des stages pour celles et ceux qui souhaitent approfondir leurs recherches.

Team blanchisserie ou mobilité ?

Cette visite aura-t-elle suscité des vocations ? Pas sûr. «Le métier de logisticien a de l’avenir, avec l’essor du commerce en ligne», conclut Julien Rigoulet. «Au-delà de la gestion des stocks et de la manutention, cette profession s’est modernisée, avec l’apparition d’outils informatiques et de la robotisation…» Le temps est pourtant venu de quitter Partage et de poursuivre cette journée d’exploration. Les garçons passent d’abord à la Croix-Rouge genevoise pour découvrir les métiers de garde d’enfants et d’auxiliaire de santé, avant de s’arrêter à la Blanchisserie Tourbillon pour une visite du site et quelques ateliers ludiques.

«La blanchisserie est considérée comme un métier de femme: ce préjugé est ancré dans l’esprit des gens pour des raisons sociales et historiques», observe Jean-Philippe Beaufrère. «Mais, ici, nous sommes quasiment à parité hommes et femmes. Et ma responsable d’exploitation me sollicite en permanence pour embaucher plus de garçons.» Selon le directeur, la raison est simple : le travail est le plus souvent manuel et il y a parfois besoin de force physique… «On est loin de l’image de la lavandière au bord de son bassin!» Cette profession est d’autant plus valorisante à la Blanchisserie Tourbillon qu’elle sert également à former et à accompagner des personnes en réinsertion. Autant dire que les « soft skills », comme l’intégrité ou la bienveillance, sont plus importantes que les compétences techniques !

Les filles, elles, ont ensuite rencontré Pauline Hosotte, ingénieure en génie civile, et Isabel Guerdat, responsable de communication, à la Fondation Modus, afin de réfléchir sur leur… mobilité. Comment sont-elles arrivées à l’Espace Tourbillon ? Comment se rendent-elles à l’école ? Elles ont dû ensuite imaginer un plan de mobilité dans le quartier en cas de travaux pour une piétonne, avec sa poussette, un cycliste et une personne à mobilité réduite. «Lorsque j’ai fait mes études, il n’y avait pas beaucoup de femmes», sourit Pauline Hosotte, docteure en sociologie urbaine. «Mais, heureusement, ça évolue. Cette mixité est d’autant plus intéressante que l’on vit la mobilité de manière différente selon son genre ou sa culture. Ce sont ces besoins distincts que l’on doit prendre en compte dans les planifications et les aménagements que l’on crée, afin que les espaces publics soient accessibles pour tout le monde.» Mais, finalement, peu importe qu’un métier soit plus féminin ou masculin dans l’inconscient collectif : si la filière l’intéresse, un jeune trouvera forcément sa place dans cet écosystème. Pourquoi s’imposer des limites ? «La principale qualité qu’il faut avoir, dans tous les cas, c’est d’être motivé!» Alors, qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?